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L'exil anesthésié

11 oct.
4 min de lecture

 



L’idée de l’exil est avant tout celle du rêve à accomplir, de la liberté à déployer. Vient ensuite, parfois, la réalité de l’exil : celle qui tue le rêve, l’ambition, l’énergie vitale.


Malgré un parcours migratoire semé d’embûches, C. arrive en Belgique plein d’espoir et d’énergie. Une fois sa carte orange[1] en poche, il décroche un travail et s’affaire à construire cet avenir longtemps rêvé et à soutenir financièrement ses parents restés à Gaza.


C. est adoré par le personnel du centre d’accueil où il réside. Toujours de bonne humeur, il passe quotidiennement dans les bureaux saluer tout le monde, boire le café avec certains.

Le 7 octobre 2023, la guerre explose dans l’enclave palestinienne. Cette date fatidique pour tous ses habitants l’est aussi pour leurs proches dispersés à travers le monde et condamnés à suivre de loin, impuissamment, leur anéantissement.


C. ne dort presque plus, accroché à son téléphone, scrollant le fil des actualités, scrutant la liste des personnes touchées ou décédées, attendant le rétablissement des connexions pour communiquer avec les siens. Au fil des jours, des semaines, la fatigue s’installe. Sortir de son lit devient de plus en plus difficile. Aller au travail ? Impossible. À cela vient s’ajouter une irritabilité grandissante. Aux yeux du personnel comme des résidents du centre, l’image de C. bascule : il commence à être perçu comme un « élément perturbateur ».


Il se présente au service médical avec différentes plaintes somatiques, sans qu’une origine physiologique soit identifiée. Alors on calme sa plainte à coups d’anxiolytiques et analgésiques.


C. se présente dans mon cabinet début 2026, c’est-à-dire un peu plus de deux ans après le début de la guerre. Il m’avoue d’emblée être « drogué aux médicaments ».

Au premier abord, je suis surprise de la franchise avec laquelle il reconnaît son addiction. Est-ce la légalité des substances qui lui permet de ne pas s’en cacher ? Le fait qu’elles soient prescrites par des médecins ? Ce qui me surprend davantage, c’est qu’au-delà de cette reconnaissance, C. ne manifeste aucunement l’envie de s’en sortir. Est-ce l’effet de la dépendance ? L’incapacité de s’imaginer vivre sans le produit, comme on l’observe souvent dans les addictions : « impossible de vivre avec et impossible de vivre sans » ?


Pourtant, j’ai l’impression qu’autre chose est en jeu. Quelque chose en lien avec cette phrase qui résonne dans ma tête et qui revient à travers les séances, à travers différentes formulations, entre deux mots, tapie parfois dans le silence : « Le rêve européen… quel beau mensonge ! »



En parallèle, je reçois N., aussi originaire de la bande de Gaza. N. a quarante ans et en paraît dix de plus.


Devant ce corps meurtri, aveuglée par les stéréotypes, je ne vois qu’une mère arabe qui a fui les guerres de son pays comme tant d’autres. J’attribue ses plaintes physiques à la séparation avec la terre, la famille. Ici, elle est isolée de cette vie communautaire à laquelle je l’imagine habituée. Je suis découragée avant que le suivi ne commence parce que je me dis que je la comprends, que je ne vois pas non plus d’autres issues à son mal-être qu’un retour à un pays qui n’existe plus. Par habitude ou par espoir, je remonte avec elle le fil de son passé… et je tombe des nues.


« Je me suis battue pour faire des études… l’indépendance financière était très importante pour moi, peu importe si on m’avait mariée à 16 ans. »


Le visage de N. s’illumine lorsque, en parlant de ses passions, la conversation se tourne vers la lecture. N. me cite ses auteurs préférés et me voilà embarquée dans un cours de littérature allant de Tolstoï, Dostoïevski et Balzac à Gibran… Je suis tout aussi sidérée par mon propre aveuglement que honteuse. Comment ai-je pu réduire cette femme à son parcours migratoire ?


J’apprends alors que N. a quitté Gaza avant la guerre, en quête d’une liberté de pensée qui lui était interdite dans son milieu familial. Or, peu de temps après son arrivée, la guerre explose et la ramène malgré elle, en pensée, sur sa terre natale. Elle craint pour ses proches, ses enfants et petits-enfants laissés là-bas. . A l’instar de C., N. ne dort plus, ne vit plus. Insomnies, angoisses, douleurs chroniques. Bref, différents symptômes qui vont être noyés à coups de prescriptions de benzodiazépines et analgésiques.  


Aujourd’hui, au-delà de la dépendance à cette médication, N. ne voit plus de porte de sortie.

« Mon corps est foutu, mon esprit aussi. Je n’arrive plus à me concentrer, j’ai mal partout. Mon sommeil, n’en parlons même pas. Je n’ai plus envie de vivre. Je n’ai plus rien à espérer, l’Europe a été une grande déception pour moi. Le pire est que maintenant… je n’ai plus nulle part où aller.» .


Pour N. comme pour C., revient l’idée du « mensonge européen ». Quel mensonge ? Celui de l’aide promise sur le « continent des droits de l’homme », comme ils me le disent souvent. Cette aide supposée devait leur permettre d’accomplir leur rêve et finit par les museler, les enfermer dans une dépendance qu’ils n’ont pas cherchée, mais qui s’est installée au fil des prescriptions. Ils pensaient que celles-ci les soulageraient, les aideraient à remonter la pente. Ils avaient fait confiance.


Médiqués par manque de moyens. Médiqués pour ne pas faire de vagues. Médiqués et réduits au silence.


Puis blâmés d’avoir espéré.

 

 

 

 

 

  


[1] La « carte orange » est le nom familier de l’attestation d’immatriculation, un document de séjour provisoire remis aux demandeurs de protection internationale dans l’attente d’une décision. Source : Droits Quotidiens, « Attestation d’immatriculation : pour qui ? ».

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