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Expat ou réfugié: le privilège des mots

il y a 4 jours
5 min de lecture

Depuis plusieurs mois, je reçois A[1] en consultation. D’origine Irakienne, il vit en Belgique depuis une dizaine d’années. Une accusation qu’il dit mensongère fait basculer son existence. Mais, plus encore que l’accusation elle-même, ce qui le heurte et l’indigne, c’est la réaction de son entourage, qu’il vit comme la résurgence du regard sur son origine et son ancien statut.


« Je ne comprends pas. Où est la présomption d’innocence ? Tous mes amis m’ont tourné le dos du jour au lendemain. Tout ce que j’ai fait en dix ans a été balayé d’un revers de la main. A leurs yeux, je ne suis qu’un réfugié. »


A est devenu citoyen belge il y a plusieurs années. Mais que vaut réellement ce papier lorsqu’on est arrivé sur le territoire avec le statut de réfugié ? Sa nationalité lui garantit des droits ; elle ne gouverne pourtant ni les regards ni les comportements. Face à un agent de police, aucun document ne suffit à neutraliser le délit de faciès. Le racisme s’affranchit du droit — comme peuvent aussi le faire les institutions lorsque notre gouvernement fédéral persiste à ne pas exécuter les décisions de justice relatives à l’accueil des demandeurs d’asile.


Cela m’amène à m’interroger sur l’impact du statut légal sur nos perceptions des personnes venues d’ailleurs. Dans mon cabinet, je reçois des personnes venues du Congo, de la Syrie, des Etats-Unis, de la Palestine, du Québec, du Danemark, du Yémen… Ce qui les différencie administrativement : certains sont des demandeurs d’asile, d’autres des réfugiés ou encore des expats.


Mais que signifie cette différence d’un point de vue légal ?


Un demandeur de protection internationale[2] (asile) est une personne qui demande une protection contre des persécutions subies dans son pays d’origine[3]. Pendant l’examen de sa demande, il a le droit de séjourner légalement sur le territoire, de recevoir de l’aide pour ses besoins de base et de jouir de droits essentiels, dont le travail, la scolarité et l’information[4].Les personnes en demande d’asile sont souvent soupçonnées et doivent prouver la légitimité de leur présence.


Lorsque le CGRA reconnaît que les conditions prévues par la Convention de Genève sont réunies, le demandeur de protection internationale obtient le statut de réfugié[5][6].


Finalement, un expatrié est toute personne qui réside et travaille dans un autre pays que son pays d’origine[7]. Cette personne est souvent perçue comme privilégiée, mobile par choix et fréquemment blanche ou occidentale.


Ce terme n’est toutefois qu’une appellation sociale et ne correspond pas à un terme juridique. La comparaison avec le terme « réfugié » relève de la manière dont nous hiérarchisons les personnes étrangères selon leur origine et leur trajectoire migratoire.


… Et d’un point de vue social ?


En termes d’échanges culturels, face à un expatrié ou un réfugié, on peut observer deux attitudes aux antipodes l’une de l’autre : la soif de connaître la culture de l’un et la volonté et l’acharnement à en imposer une à l’autre.


Alors qu’un réfugié attise des sentiments allant de la peur à la pitié, l’expatrié tend à être sujet de curiosité, d’émerveillement, d’admiration et parfois d’envie. Qui d’entre nous n’a pas déjà fantasmé de tout quitter pour aller vivre « ailleurs » ! Dans l’imaginaire social, l’expatrié suscite volontiers la curiosité : son accent paraît charmant, sa capacité à maîtriser plusieurs langues, admirable ; les différences culturelles avec son pays d’origine sont matière à conversation, comme l’est son opinion sur la culture du pays d’accueil.


« J’étais à une soirée où j’ai rencontré l’amie d’une amie, me raconte A. En entendant mon accent, elle m’a demandé d’où je viens. A peine ai-je mentionné l’Irak qu’elle m’a fait un “ohh” de pitié, comme si j’étais un toutou qu’on devait caresser. »


Cette injonction à l’intégration est nourrie par le sentiment de supériorité qu’on ressent à l’encontre d’un réfugié perçu comme une victime qu’on reçoit, qu’on aide et, parfois, qu’on soupçonnera toujours. Le réfugié nous doit quelque chose. Pour certains, il nous doit même la vie ! En échange de l’accueil donné, il devrait donc être humble, reconnaissant, serviable, parfois serviteur. Il est sommé d’ôter tout signe d’appartenance religieuse ou ethnique, de ne pas s’exprimer dans sa langue, de ne pas porter ses vêtements traditionnels. Bref, de se fondre dans la masse.


A contrario, plus l’expat est extraverti, plus il est apprécié : sa différence séduit et divertit. Il est convenable qu’il parle fort, nous traduise des mots dans sa langue maternelle, qu’on trouve toujours charmante, qu’il gesticule, ait un accent prononcé. Il ne doit surtout pas trop s’intégrer, dans le sens « devenir comme nous », afin qu’il ne perde pas cette étincelle et continue à nous faire rêver.


Alors que la présence d’un expat rehausse un évènement, celle du réfugié insécurise. On s’enquiert du travail du réfugié pour s’assurer qu’il ne profite pas de « notre » sécurité sociale. Peu importe son statut légal actuel et le nombre d’années passées sur le territoire — certains sont arrivés dès la prime enfance —, des stéréotypes leur collent à la peau : illettrés, ne parlent pas notre langue, ne travaillent pas, sont exploités ou du moins exploitables, sont dans le besoin, vivent aux crochets des gens…


« Une dame que j’ai rencontrée a proposé de m’aider. Je l’ai suivie ; elle m’a emmené dans un énorme supermarché et m’a offert de faire mes courses. J’étais scotché et fulminais à l’intérieur : ai-je l’air d’un clochard ? Je lui ai vite fait comprendre que je n’avais pas besoin de quelqu’un pour me nourrir ; la seule aide que je souhaite est qu’on m’aide à trouver un travail ! »


Que change le statut dans le regard ?


Avec le temps, l’expatrié comme le réfugié peut devenir belge. Sur le papier, la distinction s’efface. Dans les regards, elle demeure.


Devenus citoyens, le réfugié et l’expatrié, ils sont tous les deux enjoints à s’intégrer. Je ne conteste pas la nécessité de construire un espace social commun. Mais l’intégration ne doit pas signifier l’annihilation de la culture d’origine.


Une fois la nationalité acquise, les anciennes étiquettes ne disparaissent pas nécessairement. La personne reste souvent renvoyée à ses origines et sommée par la société de prouver son intégration. Cette société, qualifiée de « société d’accueil », porte en son nom tous les revers et les limites de l’intégration.


Un réfugié sera toujours celui que nous avons « accueilli », aidé, sauvé et qui se retrouve, de ce fait, notre éternel obligé.


Or, octroyer un droit n’est pas de la charité.

 


[1] Les éléments biographiques ont été modifiés afin de préserver l’anonymat de la personne.

[2] Afin de faciliter la lecture, le masculin est utilisé comme genre neutre pour désigner aussi bien les femmes que les hommes.

[4] Pour aller plus loin sur le droit des étrangers : https://www.myria.be/fr

[5]  La convention de Genève de 1951 définit cinq motifs persécution pour obtenir la reconnaissance du statut d’asile : la race, la religion, la nationalité, l’appartenance à un certain groupe social, les opinions politiques. https://www.cgra.be/sites/default/files/content/download/files/convention_de_geneve.pdf

[6] Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, mais que la personne risque de subir des atteintes graves en cas de retour, une protection subsidiaire peut lui être accordée.

[7] Le Larousse.

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